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Une politique étrangère fallacieuse basée sur le déni

  • Writer: Nicoletta Fagiolo
    Nicoletta Fagiolo
  • 14 minutes ago
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Dans son dernier livre  « Quand l’Afrique Bascule, pourquoi les Africains rejettent la France et l’Occident,» [i], son auteur, l’historien et analyste géopolitique franco-camerounais Charles Onana, a été motivé par la nécessité de déconstruire les discours superficiels, tant dans le milieu universitaire  que dans les médias traditionnels, concernant l’influence croissante (souvent qualifiée de dangereuse) de la Russie ou de la Chine en Afrique, ainsi que par une prétendue hostilité envers la France de nombreux Africains. De tels clichés simplistes entravent, selon Onana, un débat géopolitique approfondi et en même temps effacent des décennies de relations internationales.

 

Onana examine les raisons pour lesquelles certains pays africains ont aujourd’hui tissé des liens plus étroits avec la Russie ou la Chine, en replaçant la question dans une perspective historique : sur plus d’un demi-siècle, il retrace de multiples récits des relations entre la France, l’Occident, le continent africain et la Russie ou la Chine. Pour reconstituer ces différents récits historiques, Onana s’appuie sur un large éventail de sources, allant de câbles diplomatiques, de défense et autres documents stratégiques gouvernementaux déclassifiés, de documents de l’ONU, aux témoignages directs de haut niveau, en passant par de nombreuses sources secondaires.[ii]


De nombreux événements historiques survenus au cours des 70 dernières années révèlent que les luttes de pouvoir géopolitiques pour l'hégémonie, impliquant divers pays, se sont poursuivies sur le continent africain et sont, de surcroît, bien documentées. Onana cite un rapport des services secrets français de 1959 sur l'influence russe (soviétique) en Afrique et un rapport des services de renseignement américains (CIA) de 1969 sur le même sujet. L'expansion chinoise était également scrutée de près par les ambassades occidentales à cette époque. Loin d'être un phénomène récent, l'expansion chinoise et russe était déjà bien ancrée il y a plusieurs décennies.


L'ouvrage « Quand l'Afrique Bascule » s'ouvre sur un aperçu de la guerre de libération française contre l'Allemagne nazie en Afrique, une guerre menée avec le soutien massif des Africains, qui ont combattu aux côtés des Français contre les autorités pro-Vichy. Cet épisode historique est souvent occulté des récits établis de la Seconde Guerre mondiale : le mouvement de libération du général français Charles de Gaulle a pris de l'ampleur en Afrique centrale, au Cameroun, où il s'est replié après sa défaite à Dakar en 1940.


Le Premier ministre français, De Gaulle, fut cependant horrifié par le discours d'émancipation prononcé en septembre 1958 par le président guinéen nouvellement indépendant, Ahmed Sékou Touré, qui optait pour une indépendance totale vis-à-vis de la France, plutôt que d'adhérer à la proposition française de rejoindre l'ancien colonisateur au sein d'une forme de communauté. L'opération Pérsil, une opération française qui inonda le marché de faux billets pour détruire le nouveau système monétaire du pays, ne fut qu'une des nombreuses actions de représailles entreprises par la France contre le choix de l'indépendance totale de la Guinée.[iii]


De Gaulle a donc combattu pour la libération de son pays pendant la Seconde Guerre mondiale, mais n'était pas prêt à accepter une décolonisation effective d'une colonie française d'Afrique. C'est là le premier paradoxe des relations franco-africaines : le déni par la France de l’agentivité africaine. Ceci implique un déni supplémentaire de la reconnaissance du colonialisme comme crime contre l'humanité, ainsi que la persistance du néocolonialisme français, qui, selon Onana, a largement contribué à la détérioration des relations entre la France et ses anciennes colonies africaines.


En invoquant des prétextes tels que des raisons ethniques ou religieuses, le rôle fondamental des ressources naturelles du continent est souvent occulté lors des discussions sur les conflits africains, afin de masquer la véritable motivation de l'accaparement de ces ressources.


Des rapports publiés au cours des dernières décennies révèlent la part considérable de l'économie mondiale que l'Afrique a alimentée grâce à ses ressources naturelles.


Onana cite d'innombrables exemples d'exploitation : l'uranium était considéré comme un minerai stratégique pour la défense et la sécurité nationales des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, et les Américains se sont procuré de l'uranium congolais, alors détenu par la Belgique, pour les deux premières bombes atomiques, Nagasaki et Hiroshima ; en République centrafricaine, raconte le président Jean-Bédel Bokassa, l'uranium a tout simplement été volé par la France, même après l'indépendance ; au Gabon, des contrats néocoloniaux ont été conclus après l'indépendance, permettant à la France d'exercer un monopole sur ce minerai.


Les richesses minières africaines, ainsi que le gaz naturel, le pétrole, le bois et autres ressources naturelles, sont omniprésentes dans chaque récit historique. Les chapitres couvrent différents pays d'Afrique de l'Ouest et centrale francophone, mais incluent également des récits sur l'Angola et l'Afrique du Sud. Le chapitre consacré à l'Afrique du Sud de l'apartheid est particulièrement troublant : on y apprend que les intérêts économiques ont dicté les politiques de nombreux pays occidentaux à l'égard de ce régime, des intérêts qui ont précédé la lutte contre ce système raciste et suprématiste, dont la chute fut donc tardive. Les exemples de deux poids, deux mesures de la part de la France, de l'Union européenne et de l'Occident sont légion. Onana mentionne le mémorandum d'entente récemment signé par l'UE avec le Rwanda sur les minéraux rares, pour 2024, alors même que l'on sait que ces minéraux sont principalement volés dans l'est du Congo, suite à une occupation illégale et un génocide. L'Europe cautionne ainsi une économie de génocide dans la région des Grands Lacs africains pour servir ses propres intérêts économiques.[iv]

 

Le deux poids, deux mesures est également profondément ancré dans le droit international. L'agression française récente contre le Mali, dénoncée par ce dernier au Conseil de sécurité de l'ONU en 2022, est restée lettre morte, la plainte n'ayant toujours pas été traitée. Le Mali affirme détenir des preuves du soutien apporté par la France à des groupes djihadistes dans la région, une accusation grave qui devrait faire l'objet d'une enquête approfondie.

 

Selon des sources du ministère français de la Défense, citées par Bruno Charbonneau dans son ouvrage France and the New Imperialism: Security Policy in Sub-Saharan Africa, ( La France et le nouvel impérialisme : politique de sécurité en Afrique subsaharienne )[v] ,on dénombre plus de 150 interventions militaires françaises en Afrique subsaharienne depuis 1945. Onana rappelle certains de ces changements de régime violents : le renversement, sous l'égide de la France, du président du Niger, Hamani Diori, en 1974 ; le renversement du président de la République centrafricaine, Jean-Bédel Bokassa, en 1979 ; et plus récemment, la démission forcée de Michel Djiotodia en 2014 ; ainsi que le changement de régime franco-Onusien contre Laurent Gbagbo en Côte d'Ivoire en 2011, qui a fait reculer le pays de plusieurs décennies dans ses acquis démocratiques.

 

La Côte d'Ivoire a également subi une opération psychologique française en 2004, au cours de laquelle neuf soldats français et un citoyen américain ont perdu la vie à Bouaké. Pourtant, la procédure judiciaire engagée depuis des décennies est au point mort en France et personne n'a été traduit en justice. L'ancienne Première dame ivoirienne, Simone Ehivet Gbagbo, se souvient des jours glaçants où la France a bombardé le palais présidentiel en avril 2011, un changement de régime que l'ancien président français Nicolas Sarkozy a depuis reconnu publiquement, sans pour autant en subir les conséquences.

 

Les pays africains se détournent de la France et de l'Occident en général qu'ils considèrent comme des références ou des partenaires non fiables, en raison de leur déni, de leur hypocrisie, de leurs mensonges, de leur manque de reconnaissance de leur responsabilité quant à leurs actions politiques passées et de leur persistance dans des comportements néocolonialistes et des politiques de changement de régime violentes.


Nous avons des témoignages diplomatiques africains de haut niveau, comme celui d'Idriss Déby, ancien président du Tchad (1990-2021), sur la guerre contre la Libye en 2011. Il avait anticipé un déferlement d'armes dans la région après la chute du président libyen Mouammar Kadhafi, ce qui s'est effectivement produit. Une résolution pacifique du conflit, prônée par l'Union africaine, a été reléguée au second plan. En 2014, Jean Ping, président de la Commission de l'Union africaine et directeur général du secrétariat de l'UA, s'interrogeait : « Fallait-il tuer Kadhafi ? » Si les analystes occidentaux reconnaissent aujourd'hui ce facteur de déstabilisation, ils omettent de souligner qu'il est imputable à l'intervention menée par l'OTAN pour imposer un changement de régime. Ce déni entrave une critique pourtant indispensable des interventions unilatérales ou multilatérales (souvent menées au nom de la responsabilité de protéger) en tant qu'option viable de politique étrangère.


Des réseaux économiques opaques, dont le Gabon, pays producteur de pétrole, où la famille Bongo contrôlait l’intégralité du secteur pétrolier, est l'exemple le plus frappant sur le continent africain, sont légion. Les États sont pris en otage par des intérêts privés. Ce n'est généralement que lors de rares affaires judiciaires que certains aspects de ces réseaux sont mis au jour.


Dans son ouvrage « Quand l’Afrique Bascule », Robert Bourgi, un homme d’affaires franco-libanais et ancien conseiller de nombreux présidents africains, relate dans son autobiographie récente comment le président burkinabé de l’époque, Blaise Compaoré, a versé trois millions de dollars au président français Jacques Chirac pour sa campagne électorale de 2002. Cette somme, dissimulée dans trois djembés, acheminés directement à l’Élysée à Paris, n’est qu’une anecdote parmi d’autres illustrant un système qui a normalisé la corruption au sein des élites franco-africaines, souvent en contournant les institutions officielles. Onana cite des extraits de l’ouvrage de l’un de ses mentors, le journaliste d’investigation français Pierre Péan, paru en 2011 et dont le titre est éloquent : « La République des mallettes ». Le rôle de la franc-maçonnerie constitue une autre strate des réseaux de pouvoir imbriqués qui caractérisent les relations franco-africaines, au même titre que celui des ONG et des banques suisses.


Le président camerounais Biya, âgé de 92 ans, a signé de nombreux contrats avec le magazine français Jeune Afrique afin de promouvoir une image positive de son régime. Dans une interview récente, Onana déclare à propos du blanchiment à la chaux des dictatures : « Recevoir autant d’argent pour diffuser de fausses nouvelles en France est non seulement en contradiction totale avec la pratique et l’éthique du journalisme (surtout pour un magazine dit d’informations) mais c’est aussi un soutien non dissimulé au maintien et à la promotion de régimes corrompus et autocratiques en Afrique. »[vi]


Après que le président français Emmanuel Macron a refusé de reconnaître les nouvelles autorités nigériennes et a exprimé son désespoir à leur sujet, tout en imposant un ambassadeur français déclaré persona non grata par le Niger en août 2023, les autorités nigériennes ont semblé exaspérées. Onana commente cet épisode : « Exaspéré par ces déclarations, le nouveau chef de l’Etat du Niger, Abdourahamane Tchiani a non seulement exigé le départ de l’armée française de son pays mais son gouvernement a carrément nationalisé l’entreprise minière Somair, filiale de l’entreprise française Areva devenue Orano au Niger. Elle assurait l’exportation de l’uranium en France depuis des décennies. Le 25 septembre 2025, le contentieux économique et minier franco- nigérien, longtemps tabou, éclate au grand jour. Le Premier ministre nigérien Mahaman Lamine Zeine déclare à la tribune de l’ONU qu’en « un demi siècle d’exploitation, l’uranium n’a apporté aux Nigériens que misère, pollution, rébellion, corruption, désolation et aux Français, prospérité et puissance ». On découvre en réalité que derrière la lutte contre le terrorisme, il y a surtout une vraie bataille autour de l’uranium entre la Chine, le Canada, les Etats-Unis et la France dans ce pays. » [vii]Le Niger a également rejoint l'Alliance des États du Sahel, un pacte militaire et politique nouvellement créé entre les pays d'Afrique de l'Ouest que sont le Mali, le Niger et le Burkina Faso, formé en septembre 2023.


Zeine a dénoncé la France à l'ONU pour ses efforts de déstabilisation du Niger, notamment la formation des terroristes, l'incitation aux conflits interethniques, la diffusion de désinformation, l'exacerbation des tensions avec les pays voisins et la conduite d'une guerre économique et financière.


Dans un monde de plus en plus multilatéral et partagé entre les puissances, reconnaître et modifier ces choix politiques erronés pourrait constituer un premier pas pour la France, et plus largement pour l'Occident, s'il ne veut pas que toute l'Afrique se détourne d'elle.

 

 

 

 


[i]  Charles Onana, Quand l’Afrique Bascule, Pour quoi les Africains rejettent la France et l’Occident, Paris, L’Artilleur, 2025.


[ii] Par la suite, la création du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom) en 2003 était également une réaction aux politiques expansionnistes chinoises au Soudan.

 

[iii] Sur l’opération Pérsil Ndongo Samba Sylla et Fanny Pigeaud, L’arme invisible de la Françafrique : Une histoire du franc CFA, La Découverte, 2018.

 

[iv] Onana a beaucoup écrit, plus de dix enquêtes, sur la région des Grands Lacs africains.

 

[v] Bruno Charbonneau, France and the New Imperialism: Security Policy in Sub-Saharan Africa, Routledge, New York, 2008.

 

[vi] Charles Onana : « Le rejet de la France en Afrique n’a rien à voir avec la Russie ni avec la Chine » 31 Octobre 2025[Interview]

 

[vii] Charles Onana : « Le rejet de la France en Afrique n’a rien à voir avec la Russie ni avec la Chine » 31 Octobre 2025[Interview]

 
 
 

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